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« Les seins des femmes ne leur appartiennent pas », analyse une philosophe féministe

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l’essentiel
Suffisamment ronds, gros et haut perchĂ©s, ils sont socialement acceptables. Mais s’ils sortent des canons actuels, les seins « normaux » continuent de gĂȘner dans l’espace public, au point d’ĂȘtre invitĂ©s Ă  se cacher. Une façon de dĂ©possĂ©der les femmes de leur poitrine, affirme Camille Froidevaux-Metterie, philosophe fĂ©ministe, qui dĂ©plore les injonctions multiples dont cet organe fait l’objet. Entretien.

La semaine derniĂšre, deux gendarmes ont demandĂ© Ă  des vacanciĂšres de remettre le haut de leur maillot de bain sur une plage de Sainte-Marie-la-Mer. Or, le monokini n’est pas interdit par la loi. Selon vous,que dit ce fait divers du rapport de notre sociĂ©tĂ© aux seins nus ?

Je ne suis pas Ă©tonnĂ©e : l’idĂ©e selon laquelle les seins ne doivent pas ĂȘtre montrĂ©s reste puissante. Nous sommes en fait face Ă  un paradoxe. D’un cĂŽtĂ©, les seins doivent ĂȘtre visibles s’ils sont en forme de demi-pomme, ronds et hauts, donc s’ils rentrent dans cet idĂ©al esthĂ©tique dominant que l’on peignait dĂ©jĂ  sur les reprĂ©sentations de Vierge allaitante Ă  la Renaissance. Mais dans le mĂȘme temps, les seins rĂ©els, les vrais seins, ceux qui bougent, sont trop gros ou menus, ceux qui pendent, ne sont pas acceptables dans l’espace public.

En quoi les « vrais » seins gĂȘnent-ils ?

Cela tient Ă  leur particularitĂ© : les seins sont le seul organe fĂ©minin qui relĂšve de deux fonctions plutĂŽt antinomiques : la fonction maternelle, puisqu’ils nourrissent l’enfant, et la fonction Ă©rotique, puisqu’ils sont partie prenante de la sexualitĂ©. À cause de cette caractĂ©ristique, les seins sont toujours renvoyĂ©s Ă  l’intime : ils doivent rester dans la sphĂšre privĂ©e.

Camille Froidevaux-Metterie
Camille Froidevaux-Metterie

RĂ©cemment, une candidate Ă  l’élection de Miss France s’est vue Ă©vincer de la compĂ©tition aprĂšs avoir posĂ© seins nus dans le cadre d’une campagne contre le cancer du sein. L’exposition de cette poitrine, dans ce cas, relevait d’une intention louable


Peu importe : cet Ă©pisode, comme celui des femmes de Sainte-Marie-la-Mer Ă  qui on a demandĂ© de remettre leur haut de maillot, rĂ©vĂšle au fond cette Ă©vidence : les seins des femmes ne leur appartiennent pas. Elles n’en font pas ce qu’elles veulent. L’enjeu du combat aujourd’hui, c’est de pouvoir dire : « Ce n’est pas que je veux montrer mes seins, mais je veux que le fait de les montrer ne soit plus un problĂšme ».

Il s’agit donc pour les femmes de se rĂ©approprier leur poitrine ?

Tout Ă  fait. Aujourd’hui, les deux exemples que vous avez citĂ©s le disent : les seins appartiennent Ă  ceux qui les estiment. J’ai rencontrĂ© dans le cadre de mes travaux des femmes qui avaient subi une ablation du sein Ă  la suite d’un cancer. Certaines racontent que la reconstruction est un incontournable pour les mĂ©decins. Cette injonction dit une chose : dans la tĂȘte des hommes, une femme sans seins n’est pas une femme. Or, toutes ne veulent pas se faire reconstruire. Quand on comprendra qu’on peut dĂ©cider de garder ce torse plat, on aura gagnĂ©.

Comment peut-on faire avancer ce combat ?

En cessant de ne montrer que cette demi-pomme idĂ©ale, pour exposer enfin de vrais seins. Dans mon dernier livre, j’ai photographiĂ© une quarantaine de poitrines fĂ©minines diffĂ©rentes. Aucune ne ressemble Ă  l’autre ! En rĂ©alitĂ©, il existe autant de seins de femmes que de visages de femmes.

Pensez-vous que ce combat avance ?

Oui, on vit depuis le dĂ©but des annĂ©es 2010 une vraie dynamique dans ce sens, Ă  la maniĂšre d’une relance des combats des annĂ©es 70 autour des rĂšgles, du clitoris


Un travail de banalisation des seins est menĂ© par diffĂ©rents groupes de femmes. Je pense au « no bra » par exemple, un mouvement qui promeut le non-port du soutien-gorge, façon de rendre visible le sein dans l’espace public. Le confinement a d’ailleurs relancĂ© cette dynamique « no bra ».

De quelle maniĂšre ?

Du jour au lendemain, cantonnĂ©es Ă  la maison, les femmes ont pu Ă©prouver leur corps dans un face-Ă -face avec elles-mĂȘmes, sans les regards extĂ©rieurs qui jugent, Ă©valuent, commentent.

RĂ©sultat, elles ont pu laisser tomber le soutien-gorge sans peur d’ĂȘtre remarquĂ©es. En juillet dernier, 18 % des jeunes femmes de moins de 25 ans disaient ne jamais, ou presque jamais, porter de soutien-gorge. Elles n’étaient que 4 % Ă  l’affirmer avant le confinement.

Quel est l’obstacle Ă  la gĂ©nĂ©ralisation du « no bra » ?

Le tĂ©ton ! C’est la partie du sein qui condense les crispations autour de cette double fonction maternelle et Ă©rotique : c’est du tĂ©ton que sort le lait et c’est aussi du tĂ©ton que l’on tire du plaisir sexuel. Apparent, il attire tous les regards, tous les commentaires. Le tĂ©ton doit donc absolument se faire invisible.

À lire : « Seins : En quĂȘte d’une libĂ©ration », Ă©ditions Anamosa, 224 pages, 20 €.
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Source

Riad Malki

Journaliste au Media 7 depuis 2019, je suis chargé des questions de l'économie et politique depuis Janvier 2019.

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