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Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires Etrangères : « Le principal handicap de la France, c’est son pessimisme »

Vous évoquez une impréparation générale à l’épidémie. Pourquoi les Occidentaux n’ont pas entendu ou voulu entendre les alertes ?

J’ai écrit cet essai * car je pense qu’il ne faut surtout pas se lancer dans des règlements de compte et des controverses mais tirer des leçons utiles car c’est bien possible que ça recommence. L’impréparation a été générale et ce n’est pas seulement celle des gouvernants. Les mises en garde lancées par des rapports de la CIA et les livres blancs français de 2008 et 2013, puis celui des Allemands en 2016 remettaient tellement en cause le fonctionnement, la mondialisation et la vie des gens eux-mêmes, avec notamment 1.6 milliard de touristes par an et des déplacements permanents, que ces mises en garde étaient inaudibles.

Vous parlez d’une "fête" impossible à arrêter. La mondialisation est une machine infernale ?

Ce n’est pas une machine infernale car pour lestrois-quarts de l’humanité, la mondialisation est merveilleuse. Elle a permis de sortir des centaines de millions de gens de la pauvreté la plus totale. Les gens sont énormément attachés au tourisme de masse. Dès qu’un pays émergent se développe, apparaît une classe moyenne qui veut voyager. On va être obligé de mieux encadrer cela. Les sites les plus fréquentés ont déjà instauré un numérus clausus. La mondialisation a commencé il y a deux millions d’années, avec différentes étapes. Nous parlons aujourd’hui d’une mondialisation très financiarisée, qu’il est indispensable de corriger.

Vous prônez l’écologisation de la société…

Je tiens à ce terme plutôt qu’à celui d’écologie. Nous devons impérativement aller vers une écologisation de la société. Comme pour industrie et industrialisation, il faut passer d’un mot statique à un mot dynamique. Tous les grands chefs d’entreprise, tous les types sérieux, tous les responsables de fond d’investissement ont bien compris cela. Cela passe par des tonnes de décisions, car tout devient lié. Raison pour laquelle je défends l’idée, en France, de la création d’un poste de vice-premier ministre de l’écologisation, qui pourrait intervenir sur l’ensemble des ministères. Il faut cette fonction transversale.

Les relations internationales vont-elles être transformées par la crise sanitaire ?

Cela ne va pas changer grand-chose. La grande opinion découvre une réalité que les professionnels savent depuis des années, à savoir la dureté de ces relations internationales. Les Européens hésitent toujours à devenir une vraie puissance, la Russie a montré qu’elle n’avait pas tout à fait disparu, la Chine veut s’affirmer comme puissance numéro 1 et les Etats-Unis font tout pour l’en empêcher, il y a une bagarre générale dans l’Islam Mondial entre la minorité extrémiste et les autres… Les Occidentaux ont perdu depuis trente ans le monopole de la puissance Le Covid n’influence pas beaucoup mais rend les choses plus visibles. C’est un révélateur brutal de notre influence, comme un test d’efforts. On ne peut plus masquer que le monde est durement compétitif. Cependant, je pense que la prochaine réunion de la Cop sur la biodiversité, en Chine en 2021, aura une importance énorme. La déforestation et le trafic des animaux sauvages, qui ont contribué à l’apparition du virus, seront au cœur des débats.

L’Europe peut-elle profiter de cette crise ?

Je fais partie de ceux qui pensent que le système européen ne sera pas tellement modifié dans l’avenir car je ne vois pas quel genre de nouveau traité on pourrait rédiger. De toute façon, un traité dans un sens plus fédéraliste ne passerait pas. Il y a toujours des gens qui plaident pour le fédéralisme mais aucun parti politique ne défend cela en Europe. Pendant la crise, on a bien vu que les gens se tournaient vers leurs gouvernements nationaux. D’autre part, je ne pense pas qu’il faille attaquer l’Europe sur l’épisode du Covid. Elle n’a pas de compétence sanitaire et il n’y a pas de raison de le déplorer. Au nom de quoi confierait-on à un commissaire X ou Y le soin de décider si les écoles d’Aquitaine doivent être fermées ? On peut imaginer la création d’un stock de matériel de sécurité et favoriser la collaboration entre les grands hôpitaux, qui existent déjà. Comme Jacques Delors, je pense que l’on doit faire au niveau européen ce que l’on n’est pas capable de faire en dessous. Mais on ne va jamais faire entrer dans le moule tous les peuples d’Europe ! La comparaison historique avec les Etats Unis d’Amérique est idiote. Quand les Américains ont créé les USA, ils ont rassemblé des Américains qui parlaient la même langue.

*Et après ? , éditions Fayard, 137 pages, 12 euros

Hubert

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