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Grand entretien avec Boris Cyrulnik : « Avec le virus, on a fabriqué un milieu qui est en train de nous détruire »

Le neuropsychiatre publie « Des âmes et des saisons », qui fait écho à un an de vie avec le Covid et interroge aussi sur l’état de la planète, la place des femmes, l’avenir de la jeunesse.

Diriez-vous que cette période si particulière que nous traversons teste notre résilience, cette capacité à rebondir après une grande souffrance ?

Plus que jamais, parce que les individus et les groupes humains sont mis à l’épreuve par ce qui nous arrive. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité. Il y a toujours eu des épidémies, le siècle des pestes, la grippe dite espagnole, et récemment le sida… Quand le virus sera contrôlé, la question est de savoir comment on va faire pour réorganiser une nouvelle manière de vivre, ce qui est la définition de la résilience.

Ce que l’on vit est extraordinaire ?

Pour l’instant, on est dans l’épreuve, on fait face.

Vit-on une de ces épreuves qui « usent l’âme », pour reprendre un terme de votre dernier livre « Des âmes et des saisons » ?

Quand on sera dans le processus de la résilience, il faudra évaluer la situation. Il y a, dans la population française, des gens qui avaient acquis des facteurs de protection avant que cette épidémie n’arrive : famille stable, réussite scolaire parce que le nouvel organisateur social, c’est le diplôme, maîtrise de la parole. Ceux qui avaient un métier stable, ou suffisant pour avoir un logement, et qui ont des ressources internes, la lecture, la musique, la famille, les amis, vont reprendre un processus de résilience facile. C’est une minorité. À l’inverse, ceux qui avant le virus étaient vulnérables auront du mal à déclencher un processus de résilience. L’injustice sociale s’était aggravée et le virus va l’aggraver encore plus.

Qu’est-ce qu’il va en sortir ?

Si l’on ne fait rien, ça peut renforcer la haine des élites, symptôme d’une société clivée, qui a été exprimée par les « gilets jaunes », et qui mène à l’explosion. C’est une bombe à retardement.

Comment traversez-vous cette période ?

Personnellement ?

Oui…

Avec bonheur. J’ai la chance d’avoir un grand logement, d’aimer lire et écrire, d’avoir des amis que je ne vois plus mais avec qui je skype, je fais des projets. J’étais toujours stressé et je dors mieux. J’ai cessé de voyager. J’en ai profité pour écrire un livre qui démarre comme un fou et que je n’aurais pas pu écrire s’il n’y avait pas eu le confinement. Je suis un exemple d’injustice sociale !

Qui vit mieux la situation, les plus âgés ou les plus jeunes ? Cette question a-t-elle un sens ?

Bien sûr, ça a un sens, et ça a un sens tragique. C’est une question d’éthique. Jusqu’à maintenant, chaque fois qu’il y a eu une épidémie, on a préféré laisser tuer des gens plutôt que de sacrifier l’économie. Pendant l’épidémie de peste de 1720, l’armée avait encerclé Marseille et avait ordre de tirer sur ceux qui s’enfuyaient ! Là, on a fait le choix contraire. On préfère sacrifier mondialement l’économie, même dans les pays pauvres, ce qui va poser d’autres problèmes. La famine est en train d’apparaître en Égypte. On a sacrifié l’économie pour prolonger la vie d’une partie de la population. C’est éthique, on connaît les dérives de la notion de « vie sans valeur »… Là, on a pensé que les « vieux » méritaient de vivre encore quelques années. Les jeunes payent terriblement cher ce progrès. Beaucoup ont des syndromes psycho-traumatiques. Il est urgent de les accompagner pour rattraper ce prix exorbitant qu’on leur fait payer. Mais si on avait laissé se développer le virus, les enfants auraient été touchés.

Ce qu’on traverse a guidé l’écriture de votre livre ?

J’avais commencé avant le virus, il y a longtemps, sur ce constat que l’espèce humaine est mise en danger par le virus qu’elle fabrique. C’est un phénomène de civilisation. C’est la consommation d’hyperconsommation et d’hyper nombre qui fabrique le virus, et c’est la merveille technologique de l’avion qui le transporte et qui en fait une pandémie. D’où la nécessité, quand le virus sera contrôlé, de réfléchir pour ne pas remettre en place les mêmes processus. Sinon, je prédis que dans trois ans, il y aura un nouveau virus dont on ne connaîtra pas la formule chimique, et il faudra tout recommencer.

Inceste : « Un symptôme de désordre »
Pourquoi la parole surgit-elle aujourd’hui ? « Longtemps les victimes étaient condamnées à se taire. Ou bien elles se suicidaient. Elles avaient le choix entre la souffrance de se taire et la souffrance de parler. Aujourd’hui, les femmes osent parler », répond spontanément Boris Cyrulnik, qui consacre quelques pages de son dernier livre à l’inceste.

Plus globalement, « la question du “pourquoi” traverse mes livres. J’ai rencontré Eva Thomas, qui a été la première à faire un livre sur l’inceste. J’ai travaillé avec des associations, où les femmes voulaient se remettre à vivre, mais comment faire après un fracas pareil ? L’inceste existe de tout temps. L’interdit de l’inceste est la première structuration des sociétés. »

« Lorsque des hommes et parfois des femmes passent à l’acte, c’est toujours le symptôme d’un désordre. Quand j’étais praticien, j’ai vu beaucoup de victimes, beaucoup d’hommes condamnés pour inceste, quelques femmes pédophiles, avec exactement le même monde mental que les hommes, sans aucun sentiment de crime, qui reprennent leur vie comme si de rien après la prison ».

« Comme tous mes confrères psychothérapeutes, j’ai entendu cette phrase d’auteurs surpris qu’on les condamne : “Je lui ai fait découvrir l’amour !”  Moi, je pense que quand la structure familiale est stable, qu’on se sent père ou mère, fille ou fils, et que l’énoncé de l’interdit est clair, ça ne vient même pas à l’esprit. Mais dans notre culture, le sentiment d’être père et d’être mère n’est plus structuré par la stabilité familiale et les énoncés sont de plus en plus flous. »

Le virus est à la fois très présent et absent de votre livre, une grande fresque de l’humanité : comment µon s’adapte, on chute, on se relève. Les épreuves comme le virus en font partie…

C’est exactement ça. J’ai écrit le livre avant le virus et rédigé les dernières pages pendant le confinement. Mon raisonnement écosystème, qu’on m’a reproché, c’est qu’on est sculpté par notre milieu : notre cerveau, notre civilisation… Aujourd’hui, on a fabriqué un milieu qui est en train de nous détruire.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je fais, dans les dernières pages du livre, de la « psychologie fiction » : les inégalités sociales, si on ne fait rien, vont s’aggraver. La nouvelle condition des femmes est en route, je pense que ça va être une immense révolution culturelle. Les filles, excellentes dans les études, vont prendre de plus en plus de postes de responsabilité. Comment les hommes vont-ils s’adapter ? Ils vont prendre une autre place, dans une nouvelle répartition des rôles sociaux qui a déjà commencé. C’est un progrès incontestable puisqu’on va cesser de valoriser la violence virile qui a fait que l’homme a longtemps dominé. Il va y avoir un remaniement éthique. On ne fabriquera plus du social avec de la violence. Avec quoi alors ? Avec de la verbalité. Beaucoup d’hommes vont y participer, certains ne pourront pas. Quelques femmes et beaucoup d’hommes vont être largués.

Verbatim
Inégalités « Quand j’ai fait mes études de médecine, il y avait 12 % de gosses de pauvres, dont moi. Aujourd’hui, 1 %. »

Ecologie « Dans l’évolution, il n’y a pas de marche arrière, on s’adapte ou on meurt. 95 % des espèces qui habitaient la planète il y a 300 ou 400 millions d’années ont été éliminées. Ou bien on résout ce problème, ou bien on fera partie des espèces éliminées. Il y a un processus naturel d’évolution accentué aujourd’hui par l’industrie et la présence humaine. »

Homoparentalité « Ce qui compte, c’est que l’enfant soit entouré par plusieurs figures d’attachement, au moins deux. La mère et, dans notre culture, le père. Mais de plus en plus de femmes divorcent et dans 73 % des cas, la mère a la garde de l’enfant. Souvent, cette femme dite seule élève l’enfant avec l’aide de sa mère qui peut, du point de vue neurologique et psychologique, avoir une fonction paternelle. La deuxième figure d’attachement peut être une autre femme. »

 

Bio Express
Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, 83 ans, connu pour avoir vulgarisé le concept de résilience, la capacité à se réparer après des expériences traumatisantes, est une personnalité incontournable de la médecine et de la psychiatrie. En 2019, le Président Emmanuel Macron lui a confié la présidence du Comité des 1 000 premiers jours de l’enfant, qui a rendu ses travaux en septembre 2020. Toujours enseignant à l’université de Toulon, il est l’auteur de nombreux ouvrages et vient de publier Des âmes et des saisons chez Odile Jacob.

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