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Faits divers : quand les jeunes s’inventent dĂ©tectives

Elles passionnent, elles interrogent, elles fascinent. Les affaires criminelles, depuis la nuit des temps, attisent la curiositĂ© des lecteurs, des spectateurs. "Au XXe siĂšcle, on devait gĂ©rer un afflux important de personnes lorsque des exĂ©cutions Ă  la guillotine Ă©taient organisĂ©es, la curiositĂ© et l’intĂ©rĂȘt autour de ces affaires existent depuis bien longtemps", assure Lucie Jouvet-Legrand, maĂźtresse de confĂ©rences en socio-anthropologie, auteure d’une thĂšse sur l’erreur judiciaire. En tĂ©moigne aussi, plus rĂ©cemment, la rupture de stock du dernier numĂ©ro du magazine Society, dĂ©diĂ© Ă  la tristement cĂ©lĂšbre affaire Dupont de LigonnĂ©s dont le suspect numĂ©ro 1, Xavier, le pĂšre de famille, est toujours introuvable. Il est soupçonnĂ© d’avoir dĂ©cimĂ© sa famille en tuant sa femme, ses quatre enfants et leurs deux chiens. Les corps ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s soigneusement enterrĂ©s en avril 2011 sous la terrasse de la maison familiale. Depuis, le mystĂšre reste entier. Mais l’encre, elle, continue de couler.

Avec sa voix reconnaissable parmi mille, Jacques Pradel, journaliste d’investigation, Ă©crivain et animateur radio a travaillĂ© cette matiĂšre complexe, curieuse et saisissante du fait divers. Pendant dix ans au micro de la cĂ©lĂšbre Ă©mission "L’heure du crime", il a racontĂ©, discutĂ© et dĂ©battu sur les affaires criminelles qui rythment nos vies et dĂ©chaĂźnent parfois nos passions. Et il a constatĂ© un Ă©tonnant et nouveau phĂ©nomĂšne : l’intĂ©rĂȘt grandissant des jeunes autour de ces sujets. "En consultant nos enquĂȘtes d’audimat, on s’est aperçu lorsque nous abordions certaines affaires, comme celle de Dupont de LigonnĂšs, d’un pic de frĂ©quentation de personnes ĂągĂ©es entre 25 et 35 ans", explique l’homme de radio. En plus de boire les paroles de ces journalistes spĂ©cialisĂ©s, ces jeunes se lancent aussi dans la crĂ©ation de contenus.

Des milliers d’abonnĂ©s

Sonya Lwu, Victoria Charlton, Horia
 Ces noms ne vous disent sans doute rien. Rien comparĂ© aux cĂ©lĂšbres Christophe Hondelatte, Jacques Pradel ou encore Pierre Bellemare. Et pourtant, derriĂšre ces pseudos utilisĂ©s sur internet se cachent des jeunes femmes, au look bien pensĂ©, au maquillage parfaitement rĂ©alisĂ© et au nombre de fans dĂ©passant parfois les 500 000 abonnĂ©s. À travers des vidĂ©os, soigneusement montĂ©es, ces "enquĂȘtrices" 2.0 expliquent, Ă  l’aide de documents glanĂ©s sur internet, des affaires sordides ou irrĂ©solues. Guy Georges, Ted Bundy, Dupont-de-LigonnĂ©s, Johnathan Daval
 Des dossiers criminels passĂ©s au crible par ces apprenti (es) dĂ©tectives. Un Ă©pisode de "Faites, entrer l’accusĂ©", revu et corrigĂ© avec les codes d’internet et sur de nouveaux supports : les rĂ©seaux sociaux. "Je vous laisse vous installer bien confortablement, Ă©teindre vos lumiĂšres. Et c’est parti". Avec cette douce voix, presque apaisante, Sonya Lwu, diplĂŽmĂ©e en psychologie et en criminologie, au look gothique, embarque ses 130 000 abonnĂ©s dans les mĂ©andres des affaires plus mystĂ©rieuses et intrigantes les unes que les autres. Les adeptes de ces crĂ©ateurs de contenus sont, eux, au rendez-vous et ne ratent pas un seul Ă©pisode. Un million de vues pour le traitement de l’affaire "Gipsy Rose" vue par Victoria Charlton, 132 000 vues pour le rĂ©cit du parcours criminel de Guy Georges Ă  la sauce Sonya Lwu.

"Pas une partie de Cluedo"

Et les commentaires des internautes sont Ă©logieux. Ces jeunes producteurs d’émissions de "true crime" ou littĂ©ralement en français les rĂ©cits de "criminalitĂ© rĂ©elle" sont, pourtant, pour la plupart, avant tout des passionnĂ©s plus que des experts. D’ailleurs Sonya Lwu se dĂ©fend d’ĂȘtre une journaliste mais avoue "creuser" tous ces sujets avant de les mettre en ligne. "Cela existe depuis longtemps, ces petits groupes d’inconnus ou de proches cherchant la vĂ©ritĂ© autour d’affaires douteuses, dĂ©sormais, ils utilisent de nouveaux outils", argumente Lucie Jouvet-Legrand. Reste que cette matiĂšre si passionnante n’est pas du divertissement. "Quand les faits divers tournent Ă  une partie de Cluedo, je pense que c’est malsain, derriĂšre un crime, il y a des victimes, des familles et des enquĂȘteurs professionnels", rappelle avec justesse Jacques Pradel. Pour lui, "beaucoup d’affaires criminelles ressemblent Ă  des scĂ©narios dignes d’une sĂ©rie ou d’un film, avec des rebondissements comme dans un bon feuilleton, logique donc, que certains cherchent Ă  surfer lĂ -dessus". Et c’est d’ailleurs sur ce filon que la plateforme de vidĂ©os Ă  la demande, Netflix, a dĂ©cidĂ© de tirer. Il suffit de naviguer sur la page d’accueil pour comprendre que le "true crime" est en plein boom. L’affaire GrĂ©gory a sa mini-sĂ©rie, la disparation de la petite Maddie au Portugal aussi, les affaires irrĂ©solues, mĂȘme chose
 Et malheureusement, la source d’inspiration est loin de se tarir comme le dit Jacques Pradel : "nous n’avons jamais manquĂ© de sujets pour monter notre Ă©mission". Le phĂ©nomĂšne, loin d’ĂȘtre neuf, s’offre aujourd’hui, une nouvelle vie sur les rĂ©seaux sociaux et un nouveau visage avec au micro, des amateurs ĂągĂ©s de moins de 30 ans.

Via LaDepeche

Riad Malki

Journaliste au Media 7 depuis 2019, je suis chargé des questions de l'économie et politique depuis Janvier 2019.

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