MONDE

Dixième anniversaire du classement à l’Unesco : le jour où Albi est devenue un joyau de l’humanité

31 juillet 2010. Une délégation albigeoise menée par le maire Philippe Bonnecarrère, fer de lance et grand ordonnateur de cette épopée culturelle, pose ses valises à Brasilia. C’est dans cette mégapole sans âme, où la moiteur envahie chaque coin de rue, que la 34e session du comité du patrimoine mondial de l’Unesco se tient. C’est elle qui va décider de l’inscription ou non d’une ville, d’un lieu, d’un paysage, à ce prestigieux listing.

La concurrence est rude, mondiale. Chacun y va de son dossier pour décrocher le Graal, avec la certitude de faire exploser les chiffres de visites touristiques en cas de succès.

Alors oui. Albi en ce 31 juillet a ses chances. Philippe Bonnecarrère, dès sa première élection en 1995 en a fait un dossier majeur. Lui, l’amoureux d’histoire et des vieilles pierres veut porter la ville dans un autre monde. Mais la prudence est de mise. Le premier dossier présenté au début des années 2000, a été retoqué. Les raisons ? Malgré la beauté de Sainte-Cécile, les façades du Palais de la Berbie rénovées, cela n’a pas suffi aux membres du conseil de l’Unesco. Pour eux, les bâtiments privés ne sont pas à la hauteur. Il faut viser plus haut, ne pas penser cathédrale mais cité épiscopale.

Face à ce refus, un plan massif d’investissement est enclenché pour rénover les façades, repeupler les immeubles, refaire la place Sainte-Cécile et le marché couvert. Les crépis laissent place à la brique rouge. Les colombages reviennent apparents. Un travail colossal.

Cette fois-ci, on y est. Après tant et tant de travail, la décision va tomber. Enfin : la cité épiscopale albigeoise décroche son inscription aux côtés de la cité impériale de Thang Long-Hanoi (Viet Nam), les monuments historiques de Dengfeng (Chine), Sarazm (Tadjikistan) et la zone des canaux concentriques du XVIIe siècle à l’intérieur du Singelgracht à Amsterdam (Pays-Bas). Sans oublier le parc national de la Réunion. C’est l’explosion de joie dans le camp tarnais.

Voilà résumé la synthèse des membres du conseil de l’Unesco sur Albi.

"Ses éléments monumentaux et urbains sont complémentaires et bien conservés, en accords subtils de tons et d’allure par l’emploi généralisé de la brique foraine. Elle témoigne du programme simultanément défensif et spirituel mis en œuvre par les évêques chrétiens romains, à la suite de l’éradication de l’hérésie des Albigeois ou Cathares, au XIIIe siècle. La cathédrale Sainte-Cécile en constitue le symbole monumental le plus remarquable, dans un style architectural gothique méridional unique, complété aux XVe-XVIe siècles par une décoration intérieure peinte systématique, un chœur et une statuaire du gothique tardif. La valeur exceptionnelle de la Cité s’exprime enfin par un paysage urbain médiéval bien préservé et d’une grande authenticité."

La cité et sa majestueuse Sainte-Cécile, plus grande cathédrale de brique rouge au monde, joue dans la cour des grands.

La machine est lancée. Le 1er août, l’actualité est extrêmement calme. Résultat, Albi bénéficie d’une couverture médiatique exceptionnelle aux quatre coins de la planète. Mieux. La foule des grands jours a pris possession des pavés du Vieil Alby, pour découvrir ce tout nouveau patrimoine mondial. On y croise de nombreux Toulousains et Tarnais. L’effet escompté est là. Cet afflux de touristes (français et étrangers) perdure aujourd’hui.

On compte environ 1,2 million de visiteurs annuels. La volonté, le rêve de Philippe Bonnecarrère est devenu réel en ce jour du 31 juillet 2010 à l’autre bout de la planète. Cela fait déjà 10 ans. Et personne ne se lasse de cette beauté éternelle.

L’ancien maire Philippe Bonnecarrère n’a pas voulu donner suite à une demande d’interview sur ce sujet qu’il connaît pourtant si bien.

La ville possède une seconde inscription à l'UNESCO

La préfecture tarnaise est la seule ville de France avec Paris, à posséder deux inscriptions au patrimoine mondial de l’Unesco. Outre la cité épiscopale, Albi a la possession d’un magnifique ouvrage, La Mappa mundi. Cette carte médiévale du monde, est incluse dans un manuscrit de la seconde moitié du VIIIe siècle. Ce manuscrit provient de la bibliothèque du chapitre de la cathédrale Sainte-Cécile. La mappa mundi est le plus ancien document conservé d’une représentation globale et non abstraite du monde habité, à l’exception de deux tablettes (l’une mésopotamienne (vers – 2 600 av.J.C), et l’autre babylonienne (ve siècle av.J.C). Elle a été inscrite en octobre 2015 au registre Mémoire du monde de l’Unesco. Elle est conservée à la médiathèque d’Albi.

Un site d’une beauté rare

Le pont Vieux enjambe le Tarn depuis près de 1000 ans. – Photo DDM, EC. – DDM- MARIE PIERRE VOLLE

La cité épiscopale. Une zone de pure beauté architecturale. Ce périmètre classé à l’Unesco comprend quatre quartiers médiévaux. Le Castelviel, Castelnau, le bourg Saint-Salvi, les Combes ainsi que les berges du Tarn entre le Pont Vieux et le Viaduc ferroviaire. Dans ce secteur, on y trouve la cathédrale Sainte-Cécile, le palais de la Berbie qui abrite le musée Toulouse-Lautrec, l’église Saint-Salvi avec son cloître et le Pont-vieux. Un patrimoine exceptionnel qui fait la fierté des Albigeois. Il faut avouer qu’il y a du beau, du très beau.

Honneur d’abord à cette cathédrale, plus grande construction mondiale en briques, qui domine tout l’Albigeois. Elle a été construite sur un piton rocheux qui domine le Tarn. Deux siècles auront été nécessaires pour son édification entre 1282 e 1480. L’édifice (d’architecture gothique méridionale), long de 113 mètres et large de 35 mètres domine la ville avec son clocher haut de 78 mètres, démontrant toute la puissance de l’Église catholique face au développement du Catharisme. Sainte-Cécile surprend par le contraste entre son allure extérieure de forteresse militaire et la richesse picturale de son intérieur. On ne peut que pousser la porte et admirer la fresque du jugement dernier. Ce chef-d’œuvre du XVe siècle peint le sort réservé aux élus d’un côté et aux damnés de l’autre, selon la vie qu’ils ont mené sur terre. L’ensemble de ces fresques en font la plus grande cathédrale peinte d’Europe.

Les jardins à la française du palais de la Berbie. – photo DDM, Marie-Pierre Volle. – EMILIE CAYRE

À quelques pas de là, on se doit de découvrir le Palais de la Berbie, qui accueille dans ces murs le musée Toulouse-Lautrec. Le palais des évêques d’Albi ou la Berbie (mot occitan qui veut dire évêque) est construit sur un site naturellement fortifié, en belvédère sur le Tarn. Son architecture militaire affirme la puissance des évêques face aux consuls de la ville. N’oubliez pas de faire un saut jusqu’aux jardins "à la française" du Palais. Ils sont magnifiques avec une vue sans pareil, sur le Tarn. On pense aussi à l’Eglise Saint-Salvi et son superbe cloître En fin, le Pont Vieux qui va dans quelques années fêter ses mille ans. Quand on vous dit que cette cité épiscopale est d’une beauté exceptionnelle. N’est pas à l’Unesco qui veut.

Le comité de bien

Constitué après l’inscription à l’Unesco, le comité de bien compte une quarantaine de membres (institutionnels, scientifiques, personnalités qualifiées, représentants d’Albigeois). Il a vocation à veiller au maintien de la valeur universelle exceptionnelle (VUE) avec la mise en œuvre du plan de gestion. Il peut être invité à émettre un avis sur un certain nombre de sujets dès lors qu’ils sont susceptibles d’avoir une incidence sur le site. Il s’est ainsi prononcé sur la création du portail du Palais de la Berbie, l’aménagement des Cordeliers, le projet de passerelle… Le comité de bien se réunit une à deux fois par an.

Patrick Gironnet : "Le monde entier nous regarde"

Patrick Gironnet, architecte des bâtiments de France. – Photo DDM, MPV. – MARIE PIERRE VOLLE

Patrick Gironnet a posé ses valises à Albi en 2000, au moment de sa nomination en tant que nouvel architecte des bâtiments de France (ABF) du Tarn. Parmi ses missions, il émet des avis et assure la préservation et la mise en valeur des espaces protégés. Il existe 375 monuments historiques parmi lesquels Albi qui, "par sa richesse et sa diversité", concentre l’essentiel des monuments protégés du département.

Quelle a été votre première impression sur Albi à votre arrivée en 2000 ?

J’étais dans la rue du Tendat, sur la rive droite, où il y a une vue sur la cité épiscopale et les berges du Tarn. C’était une belle journée, avec une belle lumière. Il se dégageait vraiment quelque chose de puissant. J’ai ressenti une autre belle émotion dans la cathédrale, en entrant dans le jubé qui est unique en France. La richesse des sculptures, de la clôture et du chœur, leur délicatesse, leur finesse… Ça représente l’aboutissement de l’art en termes de sculpture gothique. Mes poils se dressent encore sur mes mains à l’évocation de ce souvenir !

À quel moment avez-vous commencé à entendre parler du classement à l’Unesco ?

À peu près quand je suis arrivé à Albi. Mais il a fallu porter trois dossiers de candidature pour arriver à intégrer le patrimoine mondial de l’Unesco. Quand est arrivé 2010, ça a été un cri de victoire, on a sabré le champagne !

Quel a été votre rôle dans l’élaboration des dossiers ?

J’ai accompagné la Ville, participé à des comités de pilotage et je participe encore aujourd’hui au comité de bien. Ce dernier, qui réunit la municipalité, les services de l’Etat et d’autres spécialistes, se retrouve chaque année pour faire l’état des lieux du site Unesco et planche sur les façons de continuer à le valoriser, à améliorer sa notoriété et son attractivité.

Qu’est-ce qui a fait que la deuxième candidature à l’Unesco a été la bonne ?

Le premier dossier (en 2004, NDLR) n’était centré que sur la cathédrale et le palais épiscopal. À l’Unesco, on nous a suggéré de chercher quelque chose de plus emblématique, de plus spécifique et original. Et on s’est aperçus que la force du lieu, en plus de Sainte-Cécile et de la Berbie, c’est qu’il était associé à un urbanisme de l’époque médiévale qui avait prospéré et s’était structuré autour de la cité épiscopale. Cet ensemble urbain, particulièrement bien conservé, intègre aussi les habitants, les commerces, et plus seulement l’autorité religieuse. Le patrimoine mondial de l’humanité, c’est montrer l’exercice de la civilisation. La cité Unesco d’Albi est un lieu qui forge le respect, qui est le fruit des hommes et des femmes qui l’ont fait et le font encore aujourd’hui.

Pour ce dixième anniversaire, quel bilan dressez-vous de ce classement ?

Le classement a amené une attractivité sur le lieu via des promoteurs immobiliers, des investisseurs, des commerçants, des particuliers. Ça a hissé le niveau de qualité et de mise en œuvre de l’architecture. La cité Unesco s’intègre dans le site patrimonial remarquable d’Albi (ex-secteur sauvegardé, NDLR) avec des règles d’architectures particulières qui protègent le bâti extérieur mais aussi intérieur. Au-delà des avis qu’on peut donner sur le bâti du site patrimonial remarquable, j’ai un regard plus particulier quand cela touche la cité Unesco. Il y a eu de belles réalisations : je pense à l’Alchimy, au musée de la Mode… Tout cela favorise un ensemble immobilier de caractère.

Quel défi doit relever la ville pour rester à la hauteur ?

C’est la responsabilité de tous de conserver la distinction de l’Unesco. Nous sommes classés au même titre que la muraille de Chine et les pyramides de Gizeh : il faut en prendre conscience. Pour mériter ce titre, il faut respecter l’architecture et conserver les traits qui ont retenu l’attention de l’Unesco. Mais la ville n’est pas qu’un musée, il faut aussi maintenir la capacité à y vivre aujourd’hui. D’où par exemple le projet de passerelle qui était déjà inclus dans le dossier de candidature. Dans la mesure où ce legs du patrimoine se vit encore aujourd’hui, il doit être accompagné d’éléments architecturaux d’aujourd’hui. Albi doit s’inscrire dans son époque. Le monde entier nous regarde.

Les festivités du 31 juillet

Pour fêter le dixième anniversaire du classement, la municipalité a prévu une célébration non pas sur une journée, mais sur une année. Le premier temps fort se tient aujourd’hui autour de plusieurs événements. À 10 heures les Albigeois sont invités à la pose symbolique des lettres géantes "#ALBI" sur la place Sainte-Cécile. L’emplacement exact est pour l’instant tenu secret. Comme dans d’autres grandes villes, ces lettres à taille humaine ont vocation à servir de décor pour des photos et selfies souvenir. Au bout d’un an, cette installation pourra changer de place afin de valoriser d’autres recoins de la cité.

L’identité du millième ambassadeur dévoilée

La mairie dévoilera également aujourd’hui le nom du millième ambassadeur de la ville. Ces derniers, chargés de promouvoir le territoire albigeois autour d’eux, sont actuellement au nombre de 1 049.

Frédéric Deschamps organiste à la cathédrale d'Albi. – photo DDM, EC. – MARIE PIERRE VOLLE

Enfin, le dernier rendez-vous de ce 31 juillet se tiendra à partir de 21 heures sur la place Sainte-Cécile. À 21 h 15 le conservatoire de musique du Tarn, donnera un concert avec le quatuor vocal a cappella "Cacimbo" pour un voyage de musiques du monde. Dans la foulée, l’organiste titulaire des grandes orgues de Sainte-Cécile et du grand orgue de la collégiale Saint-Salvi se produira depuis la cathédrale et sera retransmis en direct live. Il jouera des morceaux de musique classique, puis des œuvres contemporaines adaptées à l’orgue avant de terminer par une pièce d’orgue et de musique électronique, écrite spécialement pour cet anniversaire par inTEMPOréel.

Une cité impériale, un bagne, une île atomique… et une ville du Tarn

Cette année-là, trente nouveaux sites postulaient au patrimoine mondial de l’Unesco, dont trois dans des pays qui n’avaient jamais été distingués : les Îles Marshall pour l’atoll de Bikini, théâtre des essais d’armes atomiques des Américains dès 1946en Océanie ; l’archipel des Kiribati dans le Pacifique Sud pour les îles Phœnix, derniers écosystèmes intacts d’archipel corallien océanique de la planète, et le Tadjikistan au nord-est de l’Afghanistan, pour le site archéologique de Sarazm, témoin de peuplements humains sédentaires en Asie centrale aux IVe et IIIe millénaires avant J.-C.

4 cathédrales classées avant 2010

Fin juillet 2010 à Brasilia, à la veille de l’ouverture de la 34e session du comité du patrimoine mondial, parmi les 890 sites dans 148 pays déjà inscrits par l’Unesco, la France comptait déjà 33 sites culturels, naturels ou mixtes, dont les parc et château de Versailles, la cathédrale de Chartres et le Mont Saint-Michel, les premiers classés, en 1979.

Parmi les sites culturels français classés avant 2010, déjà quatre cathédrales, Amiens (1981), Bourges (1992) Chartres (1979) et Reims (1991). Cette année-là, les deux sites français candidats, les cirques et pitons rocheux de l’île de la Réunion et la cité épiscopale d’Albi, sont en lices aux côtés des bagnes d’Australie créés par les colons britanniques, de la forteresse Fort-Jésus de Mombasa au Kenya qui servait au commerce d’esclaves ou encore d’une cité impériale vietnamienne. Autant de références historiques mondiales, chacune dans son domaine.

Un prestige à entretenir

Et le 31 juillet 2010, la cité épiscopale tarnaise est bien inscrite parmi les 21 nouveaux sites culturels, aux côtés des bagnes australiens, des îles atomisées ou encore de la cité impériale de Thang Long-Hanoï au Vietnam. La réputation d’Albi prend une dimension mondiale certifiée. à charge pour la ville de savoir l’entretenir. En 2009, cinq ans après son inscription, la Vallée de l’Elbe à Dresde (Allemagne) est retirée de la liste, en raison de la construction d’un pont routier à quatre voies, décidée par le gouvernement local.

En raison de la pandémie de COVID-19, la 44e session du Comité du patrimoine mondial, prévue en juillet à Fuzhou en Chine, a été repoussée à plus tard.

Via LaDepeche

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