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Chez les sous-traitants d’Airbus, la casse sociale a déjà commencé

Symbole de la crise économique que connaît aujourd’hui la filière aéronautique suite au coronavirus, le sous-traitant Derichebourg, et ses 1 600 salariés, est la première entreprise à essuyer des dommages sociaux. L’acceptation de ces fameux « APC » en est l’illustration. Cet acronyme signifie concrètement la signature d’un « Accord de performance collective ». Par cette voie, des efforts financiers sont ainsi demandés aux salariés. Pour Derichebourg, cela se traduit par la suppression de la prime transport et le remplacement de celle pour le repas par des tickets-restaurants. Coût de l’opération : environ 300 euros en moins par salarié.

Émilie, câbleuse aéronautique en CDI depuis deux ans chez ce pilier du secteur à Toulouse, a décidé de refuser cet accord. En déclinant cette offre, elle va donc être licenciée par son entreprise pour « cause réelle et sérieuse ». « J’ai longtemps réfléchi, soit je perdais mon travail, soit je restais, mais je ne pouvais plus payer mes traites. » Un choix cornélien qu’elle préfère qualifier de « chantage à l’emploi ». Lorsqu’on lui parle de « dialogue social » et de l’objectif « zéro départ contraint », elle rit jaune. « Je n’ai pas choisi de partir. Financièrement, je n’avais pas le choix », lâche-t-elle. « 90 % des gens qui ont accepté cet accord l’ont fait par défaut », abonde Laurent Calvet, secrétaire national de l’Unsa aérien.

"Variable d’ajustement d’Airbus"

Très remonté, le syndicaliste ajoute que les sous-traitants sont utilisés comme des « fusibles », « la variable d’ajustement d’Airbus ». Et pour lui, le Covid-19 a été « une occasion rêvée pour les dirigeants de remettre en cause vingt ans d’acquis sociaux ». À la différence de sa collègue Emilie, Boris, délégué syndical Unsa, a, lui, décidé de rester. Ce salarié a fait le calcul : avec la signature de cet accord par le syndicat majoritaire Force ouvrière, il voit sa rémunération passer de 1 950 euros à 1 600 euros nets. « On y a beaucoup perdu, encore une fois, ce sont les bas salaires qui ont été touchés », glisse-t-il, écœuré. D’autres lui ont emboîté le pas, mais pour compenser cette baisse de salaire, ils ont pris un second emploi. Cet électricien câbleur estime que « cet accord est un plan social déguisé et qu’au final 10 % des salariés vont être mis à la porte ».
Et chez les autres sous-traitants ? « Derichebourg, ce sont les martyrs de la crise de l’aéronautique. Nous, nous avons réussi à reporter les négociations en septembre mais ce n’est que partie remise », affirme, amer, Gaëtan Garcia, délégué syndical CGT aux Ateliers Haute-Garonne, spécialiste en rivets et vis pour l’aéronautique. Et quand on lui parle de plan de relance la réponse fuse : « Cela n’empêchera pas la casse sociale ».
Déception supplémentaire, lors de sa venue, hier, à Toulouse, la ministre déléguée à l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, a reçu les dirigeants des sous-traitants d’Airbus mais n’a pas rencontré les organisations syndicales de ces entreprises. En parallèle de l’accord de performance collective de Derichebourg, d’autres entreprises sous-traitantes de la région toulousaine ont déjà carrément sauté le pas en déclenchant des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE). C’est le cas de la société CMT +, basée à Colomiers, et spécialisée dans l’achat et l’accompagnement des grands comptes, qui appartient au groupe Scalian. Le PSE prévoit 140 postes supprimés sur 225 en raison de la chute de l’activité. Le groupe d’ingénierie Sogeclair Aerospace, installé à Blagnac, a fait de même, en annonçant la suppression de 245 emplois sur 400.

Au moins 20 000 emplois menacés

Mais ces différents « cas » déjà déclarés ne sont sûrement, hélas, que les arbres qui cachent la forêt… « On a anesthésié l’économie, on a mis du chômage partiel à tout le monde jusqu’en septembre et on a retardé les échéances, tout va nous arriver à compter du mois de septembre », prédit Alain Di Crescenzo, président de la CCI d’Occitanie. Ses estimations font froid dans le dos : entre 15 000 et 20 000 postes de sous-traitants devraient disparaître ces prochains mois dans notre région, sur un total de 86 000 (soit plus de 17 %). Un chiffre qui pourrait même monter à 45 000, « suivant l’efficacité du plan de soutien », met-il en garde. C’est l’amont de la filière aéronautique qui devrait être la plus touchée : les sociétés d’engineering et d’informatique, qui représentent à elles seules 10 000 emplois.

Le salut viendra-t-il du fameux fonds public privé d’un milliard d’euros visant à aider les PME ? Le déblocage des fonds est attendu au cours de l’été, mais pour l’instant, pas un centime. « Il faut répondre à l’urgence des entreprises, la cellule de suivi a été créée et les projets sont prêts pourtant », déplore le président de la CCI. Il craint qu’en proie au doute, d’autres entreprises suivent le mouvement engagé par Derichebourg. « Le risque, c’est de perdre des pépites et des savoir-faire… Il faut ouvrir les vannes et s’appuyer sur les structures locales qui connaissent parfaitement l’écosystème économique. »

Via LaDepeche

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