Maroc

une notion creuse et désuète

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Par Aïcha Aït Berri

La vie sociale repose sur des valeurs morales humaines et éthiques qui régissent les relations entre les individus, assurent la cohésion sociale et le vivre ensemble pacifique. Mais ces valeurs évoluent avec le temps. Il y a celles qui se renforcent, d’autres apparaissent, disparaissent ou s’émoussent. C’est ainsi que la société marocaine a subi des mutations. Les spécificités culturelles de la société se voient ainsi évoluer et se transformer. Avec la sédentarisation galopante, l’urbanisme chaotique, l’éclatement des structures familiales, le renforcement des valeurs matérielles l’individualisme et l’égoïsme ont fini par prendre le dessus à tel point « qu’après moi le déluge » est la devise de bien des citoyens.

Ce qui interpelle, c’est l’écroulement des valeurs morales qui constituent les fondements de la société marocaine. Le pays est classé en tête des sondages en malhonnêteté et corruption. La criminalité s’est amplifiée. La violence s’est banalisée et la société s’est ensauvagée. Chaque jour a son lot d’actes de vandalisme, de crimes et de viols crapuleux : viols collectifs, pillage des cargaisons des véhicules accidentés, razzia du bétail au souk de Casablanca. L’outrecuidance est allée jusqu’au vol du matériel d’hôpital par les patients qui y ont été soignés… Nous vivons dans un monde étrange, dans une société d’égoïsme où chacun ne pense qu’à son intérêt, qu’à assouvir ses pulsions quitte à écraser, évincer d’autres personnes avec cruauté, avec férocité. Même les forces de l’ordre sont défiées, agressées. C’est le cas à Rabat où les agents de sécurité ont été agressés à coups de pierres ou encore au col de Tichka où les automobilistes ont forcé le barrage des gendarmes.

Ces comportements bestiaux, ces actes immoraux, ces incivilités mettent à mal un système de valeurs dont les marocains se sont toujours targués. Le Maroc n’est-il pas un pays où les tractations se faisaient sur parole, où le mariage se contractait par la fatiha, où la solidarité est une valeur partagée, où l’hospitalité est un point d’honneur, où la maison comme la mosquée sont considérées comme des « horma », à savoir des lieux sacrés, inviolables ?

Certes notre culture repose sur les notions de honte et d’honneur. Hchouma était un mot lourd de sens. Il avait une charge morale très grande et il était associé à la notion d’honneur. Parallèlement au mot « haram » qui identifie un interdit religieux, le mot « hchouma » réfère au code moral, aux règles de bienséance et de bonne conduite. Ce terme dont le sens oscille entre la pudeur et la honte, a selon les situations, valeur d’une injonction, d’une mise en garde, d’une condamnation ou d’un jugement de valeur. Il peut se suffire à lui-même ou être accompagné d’un commentaire explicatif. Le recours à ce mot rappelle la nécessité du respect d’un code moral et déontologique. C’est un carton rouge qu’on brandit pour faire barrage aux déviances morales quand il anticipe l’action et une condamnation, un jugement de valeur dépréciatif quand il vient à postériori. Par ce mot, on signifie que l’acte ou l’attitude a violé les règles, a heurté autrui dans sa dignité, sa pudeur, ses droits. La conséquence normale d’un tel enfreint est la « honte », sentiment par lequel la personne se sent atteinte dans son honneur et dévalorisée au sein du groupe, voire rejetée. En effet le non-respect de la morale et de l’éthique est considéré comme socialement dégradant et entraine un ostracisme social.  Mais c’était le temps d’avant.

Ces valeurs ne sont plus fonctionnelles. Leurs charges morales et sociales sont tombées en désuétude. L’aspect matériel les a rendues caduque. Nous vivons dans un monde où la fin justifie les moyens. La situation est anxiogène. L’humain a-t-il subi une mutation génétique qui l’a dépossédé de son humanisme et de sa logique ? On a l’impression qu’il est sous le joug de ses impulsions bestiales, de ses désirs incessants qui font de lui un être insatiable, prédateur, violent, impassible, égoïste, tricheur, indiscipliné,…Mais ces délinquants, ces corrompus ne sont pas tombés du ciel. Ce sont le fruit d’une éducation et d’un milieu.  C’est une question qui devrait interpeller les psychologues et les sociologues, les historiens… à qui incombe le devoir de démêler l’écheveau de ces maux qui gangrènent la société car les causes ont tendance à s’imbriquer aux conséquences.

Toutefois on pourrait passer en revue certains facteurs qui favoriseraient ces déviances. D’abord, le conformisme est une valeur dans la société marocaine. Les adages qui corroborent cette idée sont nombreux : «Fais ce que fait ton voisin où déplace la porte de ta demeure », « Seul Satan fausse la compagnie au groupe ». Ainsi, les responsables qui ont commis des détournements de fonds, qui se sont enrichis illicitement donnent le mauvais exemple. Ceux qui trichent ou volent se justifient en arguant qu’ils ne sont pas les seuls à agir ainsi. Les petites gens, à travers leurs vols, n’ont pas l’impression de commettre un délit, encore moins un péché. Dans leur esprit, ils ne font que récupérer un peu de ce qui devait leur revenir de droit s’il n’y avait pas l’injustice sociale.

Les valeurs matérielles ont supplanté les valeurs humaines. D’où l’importance d’une éducation qui focalise sur la solidarité, l’égalité, le respect, l’empathie…  A travers le système des notes et la classification des élèves, on leur apprend l’individualisme, la concurrence au lieu de la coopération. Tous les moyens sont bons pour écraser les autres. C’est aussi une éducation basée sur la peur de la sanction qui a toujours prévalu. Tant que la menace de la punition existe, on obtempère. L’ordre dans les lieux publics n’est respecté que face à des forces d’ordre conséquentes. De plus la prison n’est plus dissuasive. Avec l’amélioration des conditions d’incarcération, il y a ceux qui préfèrent la prison à leur vie externe.

Par ailleurs, les inégalités sociales criardes génèrent un sentiment d’injustice et de frustration chez les démunis, les laissés pour compte. Et alors que les entreprises encouragent la consommation à outrance, de nouveaux besoins apparaissent et les tentations sont parfois irrésistibles.

D’un autre côté, il y a la passivité du citoyen qui se contente de regarder, ou de filmer des scènes violentes. Est-ce la peur des représailles ou voyeurisme ? En tout cas, le manque d’unité, de fraternité et de solidarité entre les citoyens, fait que les gens hésitent à intervenir pour dénoncer ou venir en aide à une victime. Ainsi, la désolidarisation de la société est à l’avantage des délinquants qui sévissent sans être inquiétés. Il faudrait souligner que les voleurs n’osent pas s’aventurer dans les souks de certaines localités rurales où la solidarité n’a pas encore tiré sa révérence car ils savent qu’ils y seraient lynchés.

Comment casser les reins à cette criminalité qui sévit ? Telle est la question qui s’impose.  La solution est d’œuvrer pour une société plus juste où les droits et l’égalité des chances de tous les citoyens soient garantis. En effet, les inégalités sociales et territoriales flagrantes menacent la cohésion et la paix sociale. De plus, la lutte contre la corruption qui gangrène la société est une priorité, une condition sine qua non pour fonder un état de droit et promouvoir la justice sociale et l’égalité des chances. Par ailleurs, l’école et les médias ont un rôle important à jouer dans l’éducation aux valeurs de solidarité, de travail, d’égalité, du respect d’autrui.

Mais pour commencer, il est urgent de remédier à l’insécurité et de rétablir l’ordre avant que la société ne sombre dans l’anarchie et la désespérance. Notre société est un malade qui souffre. On pourrait agir dans un premier temps sur les symptômes en ayant recours à la dissuasion et à la sanction des délinquants. « Il y a des moments où la violence est la seule façon dont on puisse assurer la justice sociale » (Eliot). Personne ne devrait être considéré au-dessus de la loi. Le laxisme et la tolérance contribuent à l’ensauvagement d’une société dont les citoyens ne sont pas imbus de valeurs humaines de solidarité, d’altérité, d’égalité.  Le désir ardent qu’a tout être humain de vivre en paix, en société repose sur l’unité et la conjugaison des forces.



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