Maroc

Repenser notre systÚme de Santé devrait constituer une priorité nationale et dépasser tous les clivages politiques

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 Il y a quelques semaines, le Maroc a connu des records de cas positifs et un dĂ©bordement des hĂŽpitaux qui ont rĂ©vĂ©lĂ© l’absence flagrante d’une politique de crise du ministĂšre de la SantĂ©. La carte sanitaire, comme les politiques rĂ©gionales se sont rĂ©vĂ©lĂ©es ĂȘtre des coquilles vides. Aujourd’hui, nombreux sont les dĂ©fis auxquels est confrontĂ© notre systĂšme de santĂ©, notamment, la faiblesse de l’offre de soins, la pĂ©nurie des ressources humaines, l’insuffisance en qualitĂ© des soins et la persistance des disparitĂ©s entre rĂ©gions. «Si par dĂ©finition, l’éclosion d’une crise sanitaire est imprĂ©visible, sa gestion devrait ĂȘtre anticipĂ©e, et les moyens humains et techniques potentiellement mobilisables, rĂ©pertoriĂ©s et dĂ©finis», tels sont les principaux enseignements et leçons Ă  tirer de la gestion de la crise sanitaire Covid-19, selon Professeur Youssef El Fakir, auteur de l’ouvrage «Plaidoyer pour une rĂ©forme du systĂšme de santĂ© au Maroc : ordonnance pour une politique de santĂ© 2.0».  Ce plaidoyer s’inscrit dans une approche constructive visant Ă  dĂ©finir les contours d’une nouvelle politique de santĂ©, axĂ©e sur le citoyen en partant de nos acquis sociĂ©taux.

Professeur de radiologie, expert en tĂ©lĂ©mĂ©decine et vice-prĂ©sident de la Fondation des MĂ©decins Enseignants libĂ©raux, Youssef El Fakir a acceptĂ© de rĂ©pondre aux questions de MAROC DIPLOMATIQUE, dans le cadre d’un long entretien.

  MAROC DIPLOMATIQUE : Dans votre ouvrage, vous plaidez, sur 332 pages, pour une politique de santĂ© 2.0 en vue d’une justice sociale en matiĂšre de santĂ© et une efficience de notre systĂšme de soins, ainsi qu’une rĂ©gulation du parcours de soins. Pourriez-vous nous expliquer ce choix d’un plaidoyer ? Pourquoi ce timing ? 

– Youssef El Fakir : Je n’ai jamais pensĂ© Ă©crire sur la politique de santĂ©, bien qu’on en dĂ©batte souvent entre mĂ©decins. Le choix de ce sujet m’a Ă©tĂ© inspirĂ© voire dictĂ© par la crise sanitaire actuelle, qui a dĂ©voilĂ© non seulement nos insuffisances en matiĂšre d’offre de soins, mais aussi l’absence de prĂ©vision et de vision pour notre systĂšme de SantĂ©.

Nous avons vu comment une crise sanitaire s’est transformĂ©e en crise Ă©conomique, avec ses consĂ©quences Ă©conomiques et sociales pour la quasi-totalitĂ© des pays, dont les plus industrialisĂ©s.

Si la «bonne Santé» peut coĂ»ter cher à la sociĂ©tĂ©, la «mauvaise Santé» ou la perte de SantĂ© impactent de façon directe et nĂ©gative l’économie de toutes les sociĂ©tĂ©s, quels que soient leurs niveaux de dĂ©veloppement et d’industrialisation. Le confinement m’a donc permis de plonger dans une lecture transversale des donnĂ©es de la SantĂ©, que j’ai voulu synthĂ©tiser et partager avec les lecteurs à travers la premiĂšre partie de mon plaidoyer que j’ai intitulĂ© l’État des lieux. J’ai ensuite entamĂ© l’écriture de ce plaidoyer le 25 mars 2020, pour rendre ma copie le 18 aoĂ»t 2020. J’ai Ă©tĂ© aidĂ© en cela par des experts nationaux auxquels je tiens Ă  rendre hommage.

Repenser notre systÚme de Santé devrait constituer une priorité nationale et dépasser tous les clivages politiques. Réformer notre systÚme me paraßt donc une évidence afin de faire face aux défis actuels et futurs.

 MD : L’usage du terme 2.0 entend la nĂ©cessitĂ© du changement de paradigmes, mais quels changements face aux dĂ©fis sanitaires actuels qui sont indĂ©nombrables ?

– Y.EF : Le concept SantĂ© «1.0» tel que nous le pratiquons actuellement, s’essouffle et montre ses limites. Il y a lieu de l’analyser en profondeur et d’étudier sa capacitĂ© à gĂ©rer les dĂ©fis sanitaires actuels et futurs que connaĂźt notre pays. C’est dans cet esprit que s’inscrit notre plaidoyer «pour une SantĂ© 2.0», qui sous-entend la nĂ©cessitĂ© de changement de paradigmes pour rĂ©pondre, avec acuitĂ©, aux dĂ©fis actuels et futurs et ce, à travers l’ensemble du territoire national.

MalgrĂ© les efforts consentis par les gouvernements successifs depuis l’indĂ©pendance, force est de constater que le Maroc est face Ă  trois dĂ©fis majeurs :

1- Combler le dĂ©ficit en ressources humaines et veiller à l’équitĂ© de leur rĂ©partition. Il est Ă  rappeler que le Maroc compte seulement 27.266 mĂ©decins pour presque 36 millions d’habitants, avec une importante inĂ©galitĂ© de rĂ©partition, Ă  travers le territoire national. Les rĂ©gions de Casablanca-Settat et Rabat-SalĂ©-KĂ©nitra concentrent plus de 56% de l’effectif des mĂ©decins privĂ©s et 39% de l’effectif des mĂ©decins publics.

2- GĂ©rer deux grands groupes de maladies : Les Maladies Transmissibles (MT) et les Maladies Non Transmissibles (MNT).

3 – Veiller à assurer en nombre et en qualitĂ© les offres de soins Ă  travers le Royaume, Ă©quation difficile Ă  rĂ©soudre compte tenu de ce que nous avons dĂ©veloppĂ© prĂ©cĂ©demment.

Afin de rĂ©pondre Ă  ces dĂ©fis, nous devons innover et rĂ©former dans la forme et dans le fond. Nous assistons Ă  une transition Ă©pidĂ©miologique avec glissement vers les affections longue durĂ©e (ALD) et les affections longues et coĂ»teuses (ALC) qui sont chronophages pour le temps mĂ©decin et budgĂ©tivore pour les dĂ©penses de l’État et du citoyen, mais aussi Ă  une transition dĂ©mographique attestĂ©e par le dĂ©but de vieillissement de la population, sans oublier les orientations Royales visant une couverture globale des citoyens dans les mois Ă  venir. Pour ce faire, l’organigramme de notre ministĂšre de tutelle, n’est plus adaptĂ© pour rĂ©pondre aux dĂ©fis actuels et futurs.

Nous devons revisiter notre systÚme de gestion de la Santé en veillant à :

  • Mettre en place une Haute AutoritĂ© Nationale de SantĂ©, qui serait chargĂ©e d’établir les normes de qualitĂ©, de rigueur, d’efficience, d’équitĂ© et d’indĂ©pendance des offres et du parcours de soins. Les productions en matiĂšre de recommandations, de rĂ©fĂ©rentiels, d’évaluations, de certifications et d’accrĂ©ditations que cet organe fournirait en toute indĂ©pendance et en parfaite connaissance des sujets, compte tenu des commissions spĂ©cialisĂ©es qu’il mettrait en place, serviraient de Guide de Bonnes Pratiques. Ses productions contribueraient à homogĂ©nĂ©iser voire assainir les procĂ©dĂ©s thĂ©rapeutiques au sein des diffĂ©rentes structures de soins à travers le Royaume, et serviraient de rĂ©fĂ©rentiels pour le remboursement des actes par les organismes gestionnaires des assurances maladies qui, dĂšs lors, se consacreraient à leur cƓur de mĂ©tier, loin de tout conflit d’intĂ©rĂȘt.
  • RĂ©former notre modĂšle de formation mĂ©dicale et structurer la Formation MĂ©dicale Continue.
  • Unifier l’assurance maladie en revisitant le panier de soins et la tarification nationale de rĂ©fĂ©rence, Ă  son juste prix dans un esprit citoyen.
  • Organiser des parcours de soins adaptĂ©s aux diffĂ©rentes rĂ©gions du Maroc, dans le cadre d’une rĂ©gionalisation avancĂ©e en y intĂ©grant le digital (TĂ©lĂ©medecine, Dossiers patients informatisĂ©s, ..).
  • RĂ©habiliter les structures de soins de base qui devraient concentrer Ă  eux seuls plus de 90% des consultations, tout en veillant Ă  une rĂ©elle motivation scientifique et matĂ©rielle du personnel soignant.

Vouloir amĂ©liorer notre systĂšme de soins, à travers la seule augmentation des dĂ©penses de l’État en matiĂšre de SantĂ© serait contre-productif en l’absence d’une restructuration, voire d’une refonte de notre systĂšme de SantĂ©. D’ailleurs, cette augmentation du budget ne permettra que de juguler la charge des hĂŽpitaux et de reporter pour les gĂ©nĂ©rations futures, les rĂ©formes structurelles pourtant nĂ©cessaires.

 MD : Concernant vos enseignements de la gestion de la crise Covid, vous considĂ©rez que «nous avons beaucoup Ă  apprendre du mode de gestion des crises par l’armĂ©e». Le Maroc aurait-il pu mieux gĂ©rer cette crise si les moyens humains et techniques Ă©taient mobilisables et bien dĂ©finis ?

– Y.EF : DĂšs l’apparition des premiers cas au Maroc, et grĂące aux Hautes Instructions Royales, l’ensemble des organes de l’État se sont impliquĂ©s pour une gestion exemplaire de la crise de la Covid-19, aidĂ©s en cela par l’engagement sans faille du personnel soignant de tous les secteurs de soins, mais aussi par la sociĂ©tĂ© civile, les mĂ©dias, 


Cette prise en charge a dĂ» mobiliser d’importantes ressources humaines et «immobiliser» de nombreuses structures de soins pour la prise en charge exclusive des cas de Covid-19. Nos ressources Ă©tant inextensibles, leur mobilisation s’est faite aux dĂ©pens de la prise en charge des affections non Covid (ALD, ALC, urgences variĂ©es, 
) et qui reprĂ©sentent presque 75% de l’épidĂ©miologie des maladies au Maroc.

C’est dans cette optique que s’inscrit ma rĂ©flexion concernant la gestion des crises par l’armĂ©e. Nous devons dĂ©finir des parcours de soins adaptĂ©s aux maladies mais aussi aux rĂ©gions et prĂ©voir des scĂ©narios catastrophes.

Nous devons aussi cesser d’opposer le secteur public et privĂ©, au profit d’une rĂ©gulation et d’une rĂ©glementation des soins profitable au citoyen, en Ă©toffant le panier de soins et en uniformisant les assurances maladies.

 MD : «Un mode gestion statique et centralisé» et «des programmes de santĂ© verticaux», c’est le constat que vous dressez et qui rĂ©vĂšle aussi un problĂšme de manquement de ressources humaines. Est-il urgent, aujourd’hui, de repenser cet aspect de notre politique sanitaire ?

– Y.EF : Aujourd’hui plus qu’hier. Rappelons que le Maroc a optĂ©, au lendemain de l’IndĂ©pendance, pour un modĂšle de SantĂ© où l’État s’occupait de la production des soins et services, du financement des soins, de la gestion des Ă©tablissements et de la rĂ©gulation du secteur. Cette vision s’est retrouvĂ©e dĂ©clinĂ©e dans les missions et l’organigramme du MinistĂšre de la SantĂ©, tel que stipulĂ© dans l’art. 4 du DĂ©cret n°2-94-285 du 21 novembre 1994, relatif aux attributions et à l’organisation du MinistĂšre de la SantĂ© publique.

L’émergence d’un secteur privĂ© qui concentre, actuellement, plus de 53% des ressources humaines, et entre 60% et 90% du matĂ©riel biomĂ©dical lourd, de mĂȘme que le double virage Ă©pidĂ©miologique et dĂ©mographique qu’a connu notre Royaume, font que la gestion de la santĂ© ne saurait ĂȘtre sous la charge du seul ministĂšre de la SantĂ© ni ĂȘtre dictĂ©e de façon centrale, comme c’est le cas dans la gestion des maladies infectieuses et transmissibles.

Il faut aussi rappeler que le Maroc est pluriel. Nous avons un panorama Ă©pidĂ©miologique et culturel que nous devons intĂ©grer dans notre mode de gestion de la SantĂ©. Cela suppose une parfaite connaissance des donnĂ©es locales, provinciales et rĂ©gionales pour pouvoir Ă©laborer des politiques de santĂ© ciblĂ©es. Certaines pathologies sont l’apanage de localitĂ©s bien dĂ©finies. Leur prise en charge devrait donc s’inscrire dans une politique de santĂ© rĂ©gionale et non nationale. Le contraire est aussi vrai.

Par ailleurs, l’intĂ©gration du digital ne devrait pas ĂȘtre perçue comme un effet de mode mais devrait constituer un rĂ©el atout à la gestion de nos dĂ©fis sanitaires. L’informatisation des donnĂ©es des patients permettraient non seulement un excellent suivi des patients, particuliĂšrement ceux suivis pour des affections chroniques en leur permettant de bĂ©nĂ©ficier de l’expertise des experts Ă  distance de leur lieu de rĂ©sidence grĂące Ă  la tĂ©lĂ© expertise, mais permettrait aussi le recueil de donnĂ©es nĂ©cessaires pour l’établissement de politiques de santĂ© adaptĂ©es aux besoins et aux attentes des citoyens à l’échelle locale, rĂ©gionale et nationale.

  MD : Au Maroc, les frais des soins de santĂ© sont assumĂ©s par les mĂ©nages Ă  raison de 54%. Est-ce que c’est normal que les mĂ©nages continuent Ă  supporter la grande partie des charges liĂ©es aux soins ?

– Y.EF : Le chiffre que vous avancez est malheureusement vrai, bien qu’il reste en deçà de la rĂ©alitĂ©, puisqu’il n’a pas Ă©tĂ© actualisĂ© depuis plus d’une dizaine d’annĂ©e. Il serait hĂ©las plus important aujourd’hui, et ce, pour deux raisons. D’une part, le non-respect de la tarification nationale de rĂ©fĂ©rence (TNR) par la quasi-totalitĂ© des acteurs de soins et Ă  juste titre, puisqu’elle n’a pas Ă©tĂ© revisitĂ©e depuis sa mise en application en 2006; et d’autre part, du fait de la mise sur le marchĂ© de nouveaux traitements trĂšs onĂ©reux et souvent non remboursĂ©s par les gestionnaires d’assurances.

A cela il faudra relever l’iniquitĂ© du panier de soins et du montant de remboursement des frais de soins par les assurances pour les mĂȘmes pathologies. Enfin, ce pourcentage ne concerne que les assurĂ©s, alors qu’il est de 100% du restant Ă  charge pour les patients ne disposant pas de couverture mĂ©dicale et de 100% pour les patients disposant du Ramed, quand ils choisissent de se faire traiter dans le secteur privĂ©.

Devoir Ă©tendre la couverture mĂ©dicale à l’ensemble des citoyens comme cela a Ă©tĂ© annoncĂ© par le Souverain, lors du discours prononcĂ©, le mercredi 29 juillet, Ă  l’occasion du 21e anniversaire de son intronisation, oĂč il a exprimĂ© son «aspiration prioritaire» visant Ă  «assurer la protection sociale Ă  tous les Marocains», nĂ©cessiterait forcĂ©ment une restructuration profonde de notre systĂšme de SantĂ©, de notre parcours de soins, de notre panier de soins et de notre modĂšle de couverture mĂ©dicale.

Celle-ci devrait ĂȘtre uniformisĂ©e et unifiĂ©e pour que le citoyen assurĂ© puisse jouir de toutes les compĂ©tences humaines et techniques dont dispose le pays, indĂ©pendamment de son niveau socio-Ă©conomique et des secteurs de soins.

 MD : Un autre constat accablant que vous faites en rapport avec la gestion des ressources humaines dans ce plaidoyer, en disant que «les gĂ©rants du systĂšme de SantĂ© ont fait l’économie de l’énorme potentiel du secteur privé», sachant que le privĂ© compte 50% des mĂ©decins et produit 70% de l’offre de soins au Maroc. Selon vous, est-ce que le PPP est donc la solution pour une meilleure implication du privĂ© dans la politique de Santé ? En ce sens, quel est le rĂŽle que pourrait jouer la crĂ©ation d’une agence dĂ©diĂ©e au PPP ?

– Y.EF : Les acteurs de soins au Maroc ne sont plus reprĂ©sentĂ©s par le seul secteur public. Nous avons assistĂ© Ă  un important dĂ©veloppement du secteur libĂ©ral, militaire et des fondations, qui à eux trois concentrent plus de 70% de l’offre de soins dans notre pays. Établir des ponts entre les diffĂ©rents secteurs permettrait de juguler et d’absorber une partie des demandes de soins au profit du citoyen. Toutefois, le danger serait de pĂ©renniser ce PPP, qui conduirait, à mon avis, à l’agonie du secteur public dont on a grandement besoin.

Le citoyen devrait ĂȘtre couvert par une assurance maladie qui devrait lui assurer avant tout sa dignitĂ©. DĂšs lors, tous les patients deviendraient clients avec tout ce que ce terme sous-entend en termes de service et de droits. Le PPP dans le sens d’achat de service, cesserait d’exister puisque l’achat n’est plus opĂ©rĂ© par l’État mais dictĂ© par le parcours de soins des assurĂ©s sous l’Ɠil bienveillant de l’organe de rĂ©gulation et de gestion de l’assurance.

L’hĂŽpital retrouverait alors sa vĂ©ritable place dans l’échiquier des structures de soins, puisqu’il concentrerait l’excellence et l’expertise pour assurer une prise en charge des pathologies lourdes tout en assurant une activitĂ© de soins de qualitĂ© pour la formation des Ă©tudiants en mĂ©decine et de l’ensemble du personnel soignant. Car malheureusement on a souvent tendance Ă  oublier que la base de tout systĂšme rĂ©side dans ses ressources humaines, denrĂ©e rare par les temps qui courent, compte tenu de l’exode soutenu de nos compĂ©tences mĂ©dicales vers les pays d’Europe et d’AmĂ©rique.

 MD : DĂ©ficit de «production de mĂ©decins», Ă©migration, dĂ©part Ă  la retraite et retraite anticipĂ©e, vous Ă©voquez une «hĂ©morragie» par rapport au nombre de mĂ©decins exerçant actuellement au Maroc. Comment pallier l’insuffisance des mĂ©decins face aux contraintes budgĂ©taires ?

– Y.EF : Le rapport de la Banque Mondiale, publiĂ© en juillet 2020, dĂ©montre comment une crise sanitaire s’est transformĂ©e en crise Ă©conomique, mettant les budgets publics, les mĂ©nages et le tissu industriel sous pression, avec pour consĂ©quence la rĂ©cession Ă©conomique de la quasi-totalitĂ© des pays, dont les plus industrialisĂ©s.

Le rapport sur l’indice du capital humain, publiĂ© par la Banque Mondiale en septembre 2020, attribue au Maroc une note de 0,50, infĂ©rieure à la moyenne de la rĂ©gion MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) et conclut que «si les conditions actuelles d’éducation et de SantĂ© au Maroc persistent, un enfant nĂ© aujourd’hui sera, de moitiĂ©, moins productif qu’il aurait pu l’ĂȘtre si l’État lui avait assurĂ© une bonne Ă©ducation et une bonne Santé».

Si la «bonne santé» peut coĂ»ter cher à la sociĂ©tĂ©, la «mauvaise santé» ou la perte de santĂ© impactent de façon directe et nĂ©gative l’économie de toutes les sociĂ©tĂ©s, quels que soient leurs niveaux de dĂ©veloppement et d’industrialisation. La santĂ© devrait ĂȘtre Ă©rigĂ©e comme prioritĂ© nationale pour avoir une souverainetĂ© en matiĂšre de soins et des mĂ©tiers de la SantĂ© en gĂ©nĂ©ral. Ceci a Ă©tĂ© annoncĂ© Ă  plusieurs reprises par notre Souverain au cours de ces derniers discours qui devraient constituer notre feuille de route.

Nous devons panser l’hĂ©morragie causĂ©e doublement par le dĂ©part volontaire des mĂ©decins et l’exode de nos jeunes mĂ©decins vers les pays d’Europe et d’AmĂ©rique, en amĂ©liorant leur conditions de travail et de vie, en gĂ©nĂ©ral, ce qui amĂšnerait forcĂ©ment nos compatriotes, actuellement installĂ©s à l’étranger, à regagner leur pays de naissance et de cƓur qu’est le Maroc. Ce qui devrait ĂȘtre l’aboutissement d’une rĂ©gionalisation avancĂ©e sans cesse rappelĂ©e par notre Souverain.

Dans ce contexte, relever le dĂ©fi et rĂ©ussir la formation de nos jeunes mĂ©decins nĂ©cessiterait une rĂ©forme de notre enseignement et un corps de mĂ©decins enseignants de qualitĂ© et en nombre suffisant. Le dĂ©ficit aigu observĂ© dans ce domaine pourrait ĂȘtre jugulĂ© par une mise à contribution des mĂ©decins enseignants libĂ©raux et des compĂ©tences marocaines à l’étranger, tout en instaurant une politique incitative pour les jeunes mĂ©decins dĂ©sireux de suivre la voie universitaire et ce, quelle que soit la facultĂ© qui les aurait formĂ©s, pourvu qu’ils soient compĂ©tents et motivĂ©s. Nous devons cesser les confrontations fratricides entre les Ă©tudiants de mĂ©decine des secteurs publics et privĂ©s, alors que les besoins de la nation en mĂ©decins sont Ă©normes.

Quant Ă  la contrainte budgĂ©taire, elle me paraĂźt inconcevable et en parfaite inadĂ©quation avec les politiques de l’État visant à former plus de mĂ©decins pour couvrir les besoins de la nation.

A ce titre, nous souhaitons que la gestion des FMP soit du ressort du MinistĂšre de la SantĂ© et non du MinistĂšre de l’Enseignement supĂ©rieur, afin de mieux gĂ©rer les besoins du pays en tenant compte des spĂ©cificitĂ©s rĂ©gionales et en y apportant les rĂ©formes qui s’imposent.

 MD : Selon vous, «vouloir amĂ©liorer notre systĂšme de SantĂ© Ă  travers l’augmentation des dĂ©penses de l’État serait contre-productif en l’absence d’une restructuration». Mais comment peut-on restructurer avec un budget qui reprĂ©sente 6% du budget de l’État ?

– Y.EF : Les maux de notre systĂšme de SantĂ© sont, avant tout, d’ordre structurel et organisationnel avant d’ĂȘtre financiers. PlutĂŽt que de plaider pour une augmentation consĂ©quente du budget allouĂ© à la SantĂ©, nous devons d’abord remĂ©dier à ses insuffisances en adoptant une nouvelle architecture du parcours de soins et une gouvernance basĂ©e sur l’efficacitĂ©, l’efficience, l’économie et la qualitĂ©.

Vouloir amĂ©liorer notre systĂšme de soins, à travers la seule augmentation des dĂ©penses de l’État, en matiĂšre de SantĂ© serait contre-productif en l’absence d’une restructuration, voire d’une refonte de notre systĂšme de SantĂ©. Il ne permettra que de juguler la charge des hĂŽpitaux et de reporter pour les gĂ©nĂ©rations futures, les rĂ©formes structurelles pourtant nĂ©cessaires.

Nous sommes convaincus de la nĂ©cessitĂ© de revoir à la hausse le budget allouĂ© par l’État au domaine de la SantĂ© qui devrait arriver, à Ă©chĂ©ance, à 12% du BEG, contre seulement 6% actuellement. Nous sommes aussi convaincus que, sans une rĂ©elle rĂ©forme des structures et des mentalitĂ©s, sans refonte de notre mĂ©thodologie d’enseignement et de nos unitĂ©s de recherches, sans motivation du personnel mĂ©dical et paramĂ©dical, sans mise en place d’une politique de SantĂ© rĂ©gionale, sans abolition des frontiĂšres entre les diffĂ©rents secteurs de soins au profit d’un PPP, sans une intĂ©gration et une gĂ©nĂ©ralisation du digital, sans actualisation de la TNR et gĂ©nĂ©ralisation de la couverture mĂ©dicale, sans une gestion privĂ©e de la chose publique, aucun budget ne saurait amĂ©liorer notre systĂšme de SantĂ©.

De la rigueur, de la bonne gouvernance, une gestion privĂ©e de la chose publique avec une meilleure optimisation des ressources humaines et techniques, la formation et la valorisation du personnel soignant, l’intĂ©gration du digital sous toutes ses formes, une rĂ©Ă©valuation de la tarification nationale de rĂ©fĂ©rence Ă  son juste prix, un parcours de soin prĂ©Ă©tabli et adaptĂ© aux besoins et aux disponibilitĂ©s humaines et techniques de chaque rĂ©gion et non dictĂ© de façon centrale comme c’est le cas actuellement, et tant d’autres choses, en somme, toutes logiques dans un systĂšme de SantĂ©.

  MD : En conclusion de votre plaidoyer, vous dites que «quand le Maroc veut, le Maroc peut». Est-il donc question de volontĂ© politique selon vous ?  

– Y.EF : Tout est question de volontĂ© politique. Notre Souverain a, depuis toujours, donnĂ© la prioritĂ© au volet social, allant jusqu’à exhorter le gouvernement lors du discours du TrĂŽne, prononcĂ© le 29 juillet 2020, Ă  accĂ©lĂ©rer la cadence pour assurer une couverture mĂ©dicale gĂ©nĂ©ralisĂ©e à l’ensemble des citoyens. Les Orientations Royales sont claires et constituent une feuille de route. La balle est dans le camp du gouvernement actuel et prochain. C’est ce que je sous-entendais par «volontĂ© politique».

Enfin, la mise en application et la réussite de la couverture médicale pour tous les Marocains, comme cela a été dicté par la Volonté Royale, nécessiteraient de réformer profondément notre systÚme de Santé et de soins afin de répondre avec acuité et équité aux besoins des citoyens, à travers toutes les régions du Royaume, mais aussi à faire face aux défis sanitaires actuels et futurs.



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Riad Malki

Journaliste au Media 7 depuis 2019, je suis chargé des questions de l'économie et politique depuis Janvier 2019.

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